vendredi 2 décembre 2011

« On faisait peur au monde»: Des "Warriors" au temps du peace & love (ou l’étrange destin du groupe Red Power, pionnier du rock mohawk engagé)


Ils auraient pu faire l’histoire du rock. Mais il n’en reste rien. Ou presque.

Entre 1968 et 1973, le groupe mohawk Red Power a produit sa propre mixture de blue-hard-rock et de revendications pro-autochtones. Il s’est produit sur les campus universitaires, dans des bars gais, des clubs underground et même devant Pierre Élliott Trudeau qui a failli en perdre sa rose à la boutonnière.

Mais son histoire n’a jamais été écrite. Et son souvenir est parti en fumée de calumet dans un cigarette shop de la réserve de Kahnawake. À « K-Town » d’ailleurs, rares sont ceux qui se rappellent encore de Red Power. Bien que ses anciens membres soient encore actifs dans la communauté, ce nom appartient définitivement au passé.

Des fusils aux guitares

Red Power, c’est avant tout Ronald Deere, mieux connu sous le nom de Frosty. C’est lui le fondateur, l’auteur et le chanteur qui a donné vie au groupe. Sans lui, il n’y aurait pas eu Red Power, il n’y aurait eu qu’un groupe de bar et de bière. Sans lui, il n’y aurait pas eu l’âme du warrior mohawk.

« Quand j’y repense, on donnait un maudit bon show, dit-il aujourd’hui. On faisait vraiment peur au monde.»

Frosty, 71 ans, vit aujourd’hui avec sa femme, dans une petite maison pré-usinée au bord de la route 132 en bordure de Kahnawake. A l’intérieur, les murs de bois sont bardés de photos de famille spectaculaires et la radio classic rock américaine joue en rotation lourde. En bas, il avait jadis son magasin d’ordinateurs. Mais il a laissé le commerce à son fils, qui l’a transformé en magasin d’armements.

On s’attendait à tout sauf à des mitraillettes, en allant rencontrer un ancien chanteur de rock. Mais chez Frosty, j’ai vite compris que la culture militaire était une réalité. Un de ses fils vend des guns, l’autre est soldat et il a lui-même servi dans l’armée américaine au début des années 60 (au cas où vous ne le sauriez pas, beaucoup de mohawks de Kahnawake préfèrent s’engager pour l’Oncle Sam, question de sentiment d’appartenance). Pas étonnant qu’il nous ait accueilli avec une casquette de la US Army sur le front. Ce n’était pas seulement pour cacher ses cheveux gris, ça fait partie de lui.

Frosty a passé 10 ans sous les drapeaux. Comme volontaire. Mais en 1966, quand son contrat est venu à terme, il a décidé de revenir à Kanhawake. Coup de chance, dit-il. « Un mois plus tard et ils m’auraient envoyés au Vietnam. »

Très vite, la musique remplace les fusils. Parce qu’il sait chanter, un peu, pas beaucoup, surtout du folk mais quand même, Frosty est invité par son cousin Gordon (Bryson) à rejoindre the Mixed Breed, un groupe rhythm’n’blue garage de la réserve.

Le nom de la formation réfère aux origines multiples de son personnel, qui compte un italo-irlandais, deux québécois et deux mohawks, Frosty et Gordon. Mais son répertoire, à ce qu’on sache, est loin d’être aussi éclectique. The Mixed Breed donne plutôt dans le bon vieux « cover », et se produit essentiellement dans des soirées un peu boboches, genre party de graduation dans une salle louée.

C’est pendant une de ces fêtes, justement, que va naître Red Power. En décembre 68, les trois moitiés de Mixed Breed se séparent. Francos et Mohawks, c’est connu, ne sont pas faits pour s’entendre! Ça tombe mal : le groupe doit se produire dans une semaine à l’Hotel Reine –Élizabeth pour un party du Collège Loyola. Que faire? Sans tarder, Frosty et Gordon recrutent les frères Michael et Donald Sky, deux autres Mohawks de la réserve. Fini les mélanges de couleur. Cette fois, c’est le rouge total.

Bien que pas prête pantoute, la nouvelle formation honore son engagement. De cela, tout le monde est certain.Ce qui est moins certain, c’est ce qui se passe ce soir-là dans l’hôtel. Pierre Elliott Trudeau, premier-ministre du Canada, tient-il un congrès du parti libéral? S’échappe-t-il de la fête pour venir danser comme un foupendant le concert du groupe mohawk? Enfin, John et Yoko sont-ils au dernier étage en train de faire leur bed-in de l’amour? Frosty a-t-il bien vu deux krishnas se trémousser au fond de la salle? Bref, sommes-nous en mai 69 ou en décembre 68? On a essayé d’y voir clair, mais le « indian time » s’est mis en travers du chemin. Ni Frosty, ni Michael Sky ne semblaient s’en rappeler distinctement.

Mais une chose est certaine : c’est soir-là, officiellement, que Red Power est né.

« On voulait faire réfléchir »

Ha. Red Power. Le choix du nom n’est pas innocent. On est en 1969 et l’Amérique vibre pour la défense des droits civiques. Inspirés par l’émergence du mouvement black power, les autochtones réclament leur part du gâteau et dénoncent les injustices. Par extension, on parle bientôt de Red Power, unmouvement multiforme dont la figure de proue est le AIM, le American Indian Movement, qui va se propager jusqu'au Canada (voir photo ci-contre, prise en Colombie-britannique en 1974)

Pour Frosty, rockeur militant, c’est le nom tout trouvé. Red Power sera à la fois un manifeste, une plateforme politique et un nom à la hauteur du mythe guerrier des Mohawks, qui se perpétuera jusqu’à la crise d’Oka de 1990 avec l’intimidante présence des Warriors.

« On voulait montrer que les autochtones pouvaient réfléchir, écrire et proposer quelque chose » résume Frosty. Le problème, c’est que ce nom portait à confusion. Beaucoup de gens ont pensé qu’on était un groupe communiste! »

Ses textes vont dissiper le malentendu. Dès 1969, Frosty écrit les deux chansons emblématiques du groupe, sur des musiques des frères Sky : Freedom revendique l’émancipation de tous les autochtones d’Amérique alors que Take a Look at the Reservation, invite les non-mohawks à confronter leurs préjugés en venant faire un tour sur la réserve (You don’t Need an invitation/Take a Look at the Reservation).

« C’est incroyable tous les préjugés qui circulaient sur nous, raconte Frosty (ici en photo dans les années 70). Les gens ne savaient rien de notre réalité. On nous prenait pour des désoeuvrés, du monde sans job. On nous posait sans arrêt des questions sur notre vie ici. C’est pour ça que j’ai écrit Take a look. »

La ligne éditoriale de Red Power est claire. D’ailleurs, même ses chansons d’amour parlent de politique (Warrior Love)! Sans dire que le groupe était en colère, le musicien et animateur de radio Lance Delisle admet qu’il avait des choses à dire : «Dans ce temps-là, tout le monde avait un message à livrer. Red Power aussi : ils voulaient éduquer les gens » dit-il.

« C’est vrai que nos textes étaient assez directs pour l’époque, reconnaît Michael Sky. Moi c’était pas trop mon truc. J’étais plutôt dans la musique. Mais disons que ça m’allait comme orientation. »

Hey White man come see what you have done ∕ Say white man we have just begun

We are tired of all your segregation ∕ We are tired of all your assimilation

(Freedom)

Des plumes et un couteau

En 1969 et 1970, Red Power fait sa petite place dans le milieu rock anglophone de Montréal. Son message est unique. Mais sa musique, inspirée par Love, Canned Heat et autres Mothers, est parfaitement dans l’air du temps.

On les voit sur scène avec les Haunted et les Rabble, deux groupes aujourd’hui devenus culte. Ils se produisent à McGill devant les étudiants, en première partie de l’Américain Jesse Winchester, frais déserteur de l’armée américaine ou dans des clubs de travelos de la rue Crescent, qui en redemandent. Après une performance mémorable dans un concours de groupes à Dorval, le Montreal Star les déclare un des cinq meilleurs groupes underground de Montréal.

Il faut dire que Red Power donne un vrai spectacle. Jouant le jeu, Frosty n’hésite pas à porter sa coiffe de chef amérindien et ce, près de 10 ans avant l’indien des Village People!. « J’avais aussi un gros couteau, raconte Frosty. Ce n’était pas un vrai, mais quand même, c’était impressionnant. Je le prenais dans ma main et je sautais sur les gens en faisant semblant de vouloir les épingler. On faisait vraiment peur au monde (we really scared the shit out of people). »

Cette agression en règle se poursuit jusqu’aux Etats-Unis. Profitant de leur sauf-conduit mohawk, les membres de Red Power se produisent notamment à l’Université de Plattsburgh, à Buffalo, ainsi qu’à New York, où tous les membres du groupe se retrouvent par hasard, alors qu’ils travaillent dans la construction.

Mais cette activité ne se convertit pas en radio-activité. Sans argent, sans gérant et sans compagnie de disque, Red Power doit ramer pour survivre.

Michael Sky quitte le groupe en 1970. La formation continue pendant quelques années avec divers changement de personnel. En 1973, un petit label américain propose au groupe d’enregistrer une démo à New York. Pour le groupe, c’est l’ultime chance. Mais le malheur s’en mêle. Quelques jours avant les sessions, le bassiste du groupe Donald Sky est fauché par une voiture à Kahnawake. Le fautif disparaît et Frosty, effrondré, range sa hache de guerre.

« On était à la porte du succès. Au lieu de quoi on a disparu dans la brume »

Des pionniers?

Que reste-t-il de Red Power? A vrai dire, quasiment rien.En cinq ans et des poussières (1968-1973) le groupe n’a laissé aucune photo, aucun enregistrement, aucune découpure de journaux, sinon qu'une affiche de spectacle (voir plus haut) seul témoin de son existence.

Le militantisme de Red Power a-t-il été un obstacle à son succès?Michael Sky en doute. « S’il y avait un obstacle, je pense plutôt que c’était moi, lance-t-il humblement. Je ne prenais pas ça très au sérieux. »

Frosty, de son côté, évoque plutôt l’orgueil et le refus de faire des concessions. « On ne voulait pas jouer pour des pinottes et on ne voulait pas être prisonnier d’un contrat pour 99 ans.. »

Pour Lance Delisle, enfin, tout part de la géographie. Red Power chantait en anglais dans une province francophone en pleine émancipation. Si le groupe avait vécu aux Etats-Unis, sa réussite aurait sans doute été plus tangible.

« Des fois, ça dépend où est ton camp de base » dit-il. « Au Québec, ils n’avaient aucune chance d’attirer l’attention. »

Pour Delisle, Red Power n’en reste pas moins une part importante de l’histoire du peuple iroquois en général et mohawk en particulier. « Il y avait des injustices dans la nation autochtone, pas seulement à Kanhawake, mais partout en Amérique du Nord. Ils ont voulu exprimer ce que c’était d’être amérindien à cette époque, donner une voix et un sentiment de fierté à un peuple qui n’en avait pas. Leur message avait le mérite d’être clair.... »

En essayant d’en savoirplus sur la question, je constate que le rock amérindien n’a pas eu beaucoup de vrais ambassadeurs. Il y a bien eu Link Wray (Shawnee), Robbie Robertson du groupe The Band (Mohawk) Jesse Ed Davis (Kiowa) Jimmy Carl Black (Cheyenne) et bien sûr Jimi Hendrix, qui était à moitié Cherokee. Mais leurs chansons n’avaient rien de spécialement autochtone. Au milieu des années 70, le groupe de funk-rock Redbone a aussi connu un certain succès en jouant la carte des plumes et des peintures de guerre. Mais c’était une « gimmick » plutôt qu’une prise de position, excepté pour la chanson Wounded Knee, que voici:

Red Power était-il donc une exception? Je n’en sais rien. Mais avec plus de chance, peut-être serait-il passé à l’Histoire comme le premier groupe de rock autochtone ouvertement engagé…

Après une vie et 36 métiers (employé de la construction, arboriste, policier) Michael Sky, 62 ans est devenu une vedette de la radio de Kanhawake. Depuis trois ans, il anime the Bingo Lounge, tous les vendredis soirs à la station K 103 sur la réserve. Acteur à temps partiel, il a aussi travaillé la télé (Moose TV, By the Rapids) et joué dans le film Frozen River, où il tient le rôle d’un flic.

De son côté, Frosty n’a pas lâché, ni la musique, ni le combat. Il y a deux ans, l’ancien militaire est retourné en studio, pour enregistrer de nouvelles versions de Freedom et Take a Look at the Reservation (A écouter plus bas). Il a aussi publié tous ses textes dans une recueil de poèmes, se permettant d’ajouter certains couplets plus actuels, en référence à la crise d’Oka et au 11 septembre.

Enfin, tous les mercredis, il se produit pour les patients, à l’hopital de Kanhawake.

Est-ce qu’il leur chante du Red Power?

« Des fois! » dit-il, en riant…


Freedom


Take a Look at the reservation