lundi 9 mai 2011



Il avait le plus grand club vidéo arabe de Montréal. Maintenant, ses films sont chez lui. Dans des boîtes.


Dans son cas, on peut parler d’une vraie caverne d’Ali Baba. Car Darwich Sabbagh, 67 ans, possède sûrement la plus grande collection de cinéma arabe à Montréal, sinon au Canada. Imaginez : 25 000 cassettes VHS dorment actuellement dans sa remise, à Pierrefonds ! Vingt-cinq mille cassettes, dont près de sept milles longs métrages, pour la plupart en trois ou quatre exemplaires.


« Les autres collectionneurs n’ont pas plus de 2000 films », lance le Syrien d’origine.


M. Sabbagh est un peu la Cinémathèque du Caire à Montréal. Sa collection couvre 80 ans de cinéma arabe et comprend principalement des productions d’Égypte, où l’industrie a toujours été florissante. Mais on y trouve aussi, à plus petite échelle, des « vues » du Liban, du Maroc, de l’Algérie et de la Syrie.


Son film le plus ancien date de 1936. Il s’agit du très rare et très réaliste Al Azeima, considéré comme le premier grand succès du cinéma égyptien. « C’est celui qui a ouvert la porte à tous les autres, dit-il. Avant, ce n’était que de petits films muets. »


Outre la filmographie entière de l’acteur Omar Sharif, M. Sabbagh n’est pas peu fier de dire qu’il possède les 6 longs métrages de la légendaire Oum Kalsoum, les 33 films du crooner libanais Farid El Atrache et une quinzaine de films avec Abdul Halim Hafez, 3 chanteurs populaires qui ont eu de belles carrières à l’écran.


Selon lui, l’âge d’or du cinéma arabe remonte aux années 70. « Dans ce temps-là, l’État égyptien mettait de l’argent dans des films de qualité, dit-il, un peu nostalgique. Maintenant, quand quelqu’un a de l’argent, il l’investit bêtement sur de belles actrices. Les standards ont baissé »


Mais avec la révolution égyptienne, il espère que les choses vont changer : « La nouvelle génération va monter. Les jeunes auront plus de liberté, ils pourront prendre les choses en main. »


C’est loin d’être le cas en Syrie, ajoute-t-il, où l’industrie, toujours fortement encadrée, se résume à des séries télévisées. « Pour eux, c’est encore préférable de faire des comédies », lance-t-il avec un air pas comique du tout.


M. Sabbagh a eu son premier flash cinéma vers 1962, quand il vivait encore à Alep. Arrivé au Québec en 1979, le commerçant cinéphile a fondé le Centre vidéo arabe en 1984, pour répondre à la demande croissante d’une communauté arabe en pleine expansion, en raison de l’arrivée de nombreux Libanais qui fuyaient la guerre civile.


« La télé par satellite n’existait pas encore, ils avaient besoin de leur culture », dit-il.


En 1989, il y avait une vingtaine de clubs vidéo arabes à Montréal. M. Sabbagh a fait ses meilleures affaires entre 1987 et 1998, période pendant laquelle il a même tenu une chronique cinéma dans le journal arabe local Al Mira’at. Mais avec l’arrivée de la télé par satellite et les règles de plus en plus prohibitives de la régie du cinéma, les affaires ont commencé à décliner.


En 2007, mis K.-O. par la concurrence de la télé, M. Sabbagh a fermé boutique et rapatrié son fonds de commerce chez lui, par camion. « C’est triste, dit-il avec un soupçon de regret. Ce club était plus qu’un club vidéo. Les gens venaient pour jaser, prendre un café. C’était un club social. »


Et maintenant, la grande question : que va-t-il faire avec son incroyable vidéothèque ?


Lui-même ne semble pas trop le savoir.


Pour le moment, l’homme aux 25 000 vidéos se contente de transférer sa collection sur DVD, à raison d’un ou deux films par jour. « Je ne récupère pas tout, seulement ce qui est important et ce qui est bon. Je ne veux pas perdre de temps, je prends le meilleur. » Une fois l’opération terminée, il jette tout simplement la cassette à la poubelle, sans trop de sentimentalisme.


Et ensuite ? Léguera-t-il son trésor à ses enfants ? M. Sabbagh hausse les épaules, un peu dépité.


« Ça ne les intéresse pas. Eux, ils préfèrent le cinéma américain.... »