mardi 26 janvier 2010

Elle nous a dit « venez vers 20h, ce sera très bien. »

On l’a prise au mot, pour être bien sûrs de ne pas arriver en plein milieu de la cérémonie. Mais on aurait bien dû savoir que dans ce genre de truc, les choses ne sont pas réglées comme une horloge. De fait, il n’y avait pas un chat quand on s’est pointés. Le grand salon de Nirva était vide, sauf pour ce drôle d’homme à chapeau noir, qui était assis dans un coin, près du feu.

Pendant presque deux heures, il ne s’est strictement rien passé. On s’est posés sur une chaise en plastique, en essayant de piger le sens des symboles ésotériques qui avaient été dessinés à la craie sur le tapis. Sur celui de l’entrée, on avait déposé un poignard. Les autres étaient disposés autour d’une grosse colonne, vissée en plein milieu de la pièce. Nirva nous a offert du café dans un verre en styromousse, avant de retourner à ses préparatifs. On est allés fumer sur le perron en attendant que le ciel s’ouvre.

Finalement, les gens ont commencé à débarquer. D’abord deux. Puis cinq. Puis dix. Des gens de 40 ans. Mais aussi des jeunes avec des look hip hop. Ils ont tous pris une place autour de la colonne. Un grand type habillé à l’africaine a commencé à parler fort, avec une voix capable de réveiller les morts. Il me faisait penser au méchant dans Live and Die, le film de James Bond qui se passe dans les milieux du vaudou. Sauf qu’on n’était pas en Haïti, mais à Repentigny, dans un bungalow anonyme.

C’était samedi soir, loin des projecteurs et des concerts-bénéfices. Une cinquantaine de vaudouisants de Montréal s’étaient donnés rendez-vous chez Nirva, prêtresse (ou si vous préférez, « mambo ») du Temple des mystères vaudou, pour rendre un dernier hommage aux disparus du tremblement de terre. Nirva m’avait prévenu que ce ne serait pas une cérémonie habituelle, mais une veillée funèbre, plus informelle. « L’idée, c’est qu’on se retrouve entre nous et qu’on le fasse à notre manière. »

Avec la catastrophe qui a secoué Haïit, les vaudouisants en prennent pour leur rhume. Un pasteur américain les accusés d’être à l’origine du désastre. Et beaucoup d’Haïtiens sont d’accord avec lui. Pendant les deux dernières semaines, Nirva a reçu des téléphones agressifs. Sa belle-sœur l’a appelée des Etats-Unis pour l’insulter. Beaucoup de ses amis vaudouisants ont senti qu’on les regardait bizarre. Alors Nirva et ses amis ont senti le besoin de se réunir. Pour dire adieu à leur façon. Et pour réaffirmer cette culture profondément haïtienne qu’est le vaudou. Une culture venue d’Afrique et du fond des âges.

Le feu était devenu des braises quand la cérémonie a commencé. Tout le monde s’est levé. Nirva a invoqué les « guédés » Baron la Croix et Grande Brigitte, les deux chefs des esprits des morts. Le type au chapeau a demandé à tout le monde de se tenir par la main. Tous les bras se sont levés vers le ciel. Une chaîne humaine s’est formée autour de la colonne et entre deux incantations, chacun y allait d’un Ayi bobo bien senti, ce qui veut dire « halleluiah » en jargon vaudou. Ensuite on s’est mis à genou, en prenant bien soin de mettre deux doigts sur le sol. Ensuite on s’est relevés. Et là, une fois que chacun a eu récupéré sa main, les gens ont commencé à se donner l’accolade et à embrasser la colonne en murmurant des trucs en créole. Comme me l’expliquera plus tard l’homme au chapeau, cette colonne se nomme le poteau du mitan du temps et du temple. C’est lui qui fait le lien entre le cosmos et la terre. Connecter avec le poteau, c’est connecter avec les « loas » (les esprits) qui nous guident.

Évidemment, c’était très dépaysant. Et j’avoue que je n’ai pensé une seule seconde au match Canadiens-Rangers qui avait lieu le même soir. Une fois rassis sur nos chaises en plastique, on est passés à l’heure des témoignages. Certains ont parlé en français, d’autres en créole. Certains pour partager la perte d’un proche, d’autres pour revendiquer leurs valeurs vaudouisantes. Un type au look gangsta rap a fait un plaidoyer pour les orphelins d’Haïti. Il a dit que si on voulait adopter, il pouvait nous arranger ça. Le plus bizarre c’est que pendant tout ce temps, les téléphones cellulaires n’arrêtaient pas de sonner. A côté de nous, un type envoyait même des textos explicites à sa copine. J’entends encore le bip bip de son clavier, mais apparemment, il n’y avait que moi pour s’en étonner.

Nirva a fini par « câller ça off ». Elle a sorti les bouteilles de rhum et le party s'est mis à lever. Deux dames en on profité pour se réconcilier d’une querelle qui avait déjà trop duré. Nirva m’explique que ce genre de veillée sert aussi à effacer les vieux contentieux. On les envoie au royaume des morts, avec tout le reste.
Une femme a commencé à chanter en créole. C’était du chant traditionnel racine. Un truc que vous n’entendrez jamais à l’église... Un jeune la suivait avec des percussions pendant que les autres socialisaient. King Coco (le type sorti d’un James Bond) a commencé à asperger le sol avec de l’eau au basilic, comme pour symboliser le fleuve que doivent traverser les morts. Le mec aux textos dansait derrière lui avec une chandelle dans les mains.

On serait bien restés plus longtemps mais bon, il y avait la gardienne... Amalik, l’homme au chapeau, nous a salué gentiment. Ralph, le fils de Nirva, nous a serrés la main. Et King Coco m’a laissé son adresse courriel.
On est sortis aussi simplement qu’on est entrés, avec l’étrange impression d’avoir passé la soirée dans un autre monde. En fait, c’en était un. Pas Haïti. Repentigny. Mais un Repentigny sorti de l’espace et du temps.. Du perron de Nirva, j’ai regardé les maisons en rangée. Et je me suis demandé si ses voisins étaient au courant…